Le jour se termine sous un ciel gris et lourd d’où s’échappent des flocons. Je m’évaderais du CHSLD pour blanchir davantage ma barbe, tirer ma langue aux flocons, au vent, au confinement.
Au jour 18 du confinement de l’être confiné
Le ciel au-dessus du CHSLD était lourd aujourd’hui. Le confinement entre les murs est de plus en plus lourd à porter dans ma tête. J’ai hâte que ça se dégage.
Au jour 15 du confinement de l’être confiné
J’ai rejoint les fenêtres vers 11 heures 15.
À la première devant moi, j’ai ouvert un livre. Le logiciel a affiché la quarante-cinquième page de Rue des Boutiques obscures. Ça faisait longtemps que je remettais toujours à plus tard la lecture de l’œuvre de Patrick Modiano. Je ne crois pas que j’en lirai l’intégralité, j’ai choisi cinq romans.
Pendant le confinement, j’ai pris la résolution de lire surtout le jour. Je lis peu et lentement.
Durant la soirée d’hier et pendant la nuit il a neigé. J’ai vu souffler le vent et tomber la neige à la deuxième fenêtre. Très tôt ce matin, j’ai demandé qu’on l’ouvre.
J’ai lu à la première fenêtre en essayant de ne pas être distrait par ce qui pouvait s’y afficher et par le vent qui entrait par la deuxième fenêtre. J’ai lu jusqu’à la cinquante-cinquième page puis j’ai dîné.
J’avais à peine terminé de manger quand j’ai été aspiré par la deuxième fenêtre.
Il était à peu près midi trente quand je me suis retrouvé à nouveau stationné dans l’angle du L de la galerie, le cou entouré d’un foulard, la tête couverte d’une tuque, les mains plongées dans des mitaines, les bras paralysés attachés et placés sur les appuis-bras du fauteuil roulant, le corps recouvert d’une couverture chaude.
Il faisait à peu près 3 °C. J’ai basculé l’assise du fauteuil, j’ai joué avec les degrés, j’ai revu les journées précédentes et je me suis dit que chaque journée du confinement est la même à quelques degrés près.
Au jour 13 du confinement de l’être confiné
Au temps du virus et du confinement au CHSLD, cette question : quand reverrai-je la vie ?
Au jour 11 du confinement de l’être confiné
J’ai commencé la journée d’hier comme d’habitude : en naviguant. J’ai découvert une initiative et un film : le film des instants. Des personnes confinées ont été invités à filmer une minute depuis une fenêtre du lieu de leur confinement.
On a branché ma webcam, on l’a placée sur le rebord de ma fenêtre. Voici une minute et des poussières de mon confinement.
Au jour 9 du confinement de l’être confiné
Il était à peu près 13 h 15 quand on est venu entourer mon cou d’un foulard, couvrir ma tête d’une tuque, plonger mes mains dans des mitaines, bien placer mes bras paralysés sur les appuis-bras du fauteuil roulant, avant de les attacher ; un bâillement peut les ressusciter momentanément, les soulever, les déplacer et me déséquilibrer. Mystère. On a finalement étendu une couverture chaude sur moi.
Ma tête m’a conduit sur une galerie en forme de L, puis je me suis stationné dans l’angle. Il faisait à peu près 6 °C à ce moment-là. Le jour devant mes yeux était une baie vitrée qui ceinture la galerie sur une hauteur d’un peu moins de 2 mètres. J’ai basculé l’assise du fauteuil, j’ai vu le ciel, j’ai fermé les yeux, je me suis rapidement endormi à 50°.
Quand je me suis réveillé une quinzaine de minutes plus tard, j’ai retranché à peu près 25° vers l’avant, et j’ai observé la forêt à travers le verre. Ça sentait le souper en préparation, ça m’a écœuré, j’en ai voulu au vent.
Un pic-bois a commencé à cogner contre un arbre tout près. Je l’ai cherché sans succès pendant un bon 10 minutes à travers les sections de verre, puis les coups sont devenus moins audibles : il a volé vers d’autres arbres.
Après le vent, c’est à lui que j’en ai voulu. J’aurais aimé qu’il cogne et fracasse le verre, l’acier, le béton et la brique pour que je m’évade du CHSLD.
Au jour 7 du confinement de l’être confiné
J’ai passé la journée à l’endroit où se conclut mon récit Un jour jusqu’à la fin de mes jours :
« Le soleil est froid à la vitre. Du troisième étage, je plonge dans les épinettes qui ploient sous la neige et bougent avec une certaine souplesse. La forêt est magnifique, je frissonne, c’est calme. »
Très tôt ce matin, j’ai demandé qu’on ouvre la fenêtre de ma chambre pour que je m’évade. Devant l’écran, j’entendais la pluie et ce qui reste de l’hiver s’égoutter du toit, tandis que les épinettes à la vitre étaient immobiles. C’était calme.
En après-midi, j’ai demandé qu’on augmente la vitesse du purificateur d’air ; le bruit blanc a étouffé les prières et le chant de Noël de la vieille dame d’à côté. Elle était peu audible, mais c’en était déjà trop pour mon ouïe. Puis, une vieille dame en fauteuil roulant a joué avec la poignée de la porte fermée à clé. Sans succès. Plus tard, un vieil homme a déjoué la serrure avec la clé accrochée en permanence à la poignée extérieure. J’ai quelque peu élevé le ton quand il est entré, il a marmonné, a reculé et fermé la porte.
J’ai vu les prochaines semaines d’internement, j’ai eu la sensation que le plafond allait s’abaisser, que le mur devant moi allait s’avancer, et qu’ils allaient extraire mon énergie, ma patience, peut-être même anéantir ma volonté de poursuivre ma route, si par malheur je suis victime de la COVID-19 et de ses complications ; être réanimé, être intubé. Je suis suffisamment hypothéqué, je crains des séquelles.
Au jour 6 du confinement de l’être confiné
J’ai ouvert le dictionnaire d’Antidote et j’ai appelé « confinement ».
À la fenêtre d’une chambre d’un CHSLD, sur une galerie derrière une baie vitrée, dans une cour et un enclos délimité par des bancs de neige, le confinement est synonyme de :
Isolement, enfermement, incarcération, relégation, internement, détention, captivité, séquestration, emprisonnement, prison, réclusion, claustration, encagement.
Au jour 5 du confinement de l’être confiné
Je sors d’un demi-confinement hivernal. Alors qu’autrefois je prenais l’hiver de front en marchant d’un pas décidé dans la neige, en respirant le soleil froid à m’en coller les narines, en tenant tête au nordet, finissant tout de même par m’incliner, je dois trop souvent m’avouer vaincu aujourd’hui.
Certains jours, je crains que la mécanique et l’électronique du fauteuil roulant cassent au froid, que les roues s’enlisent dans la neige, et surtout, que mon nez casse et mes joues brûlent parce que je n’arrive pas à les couvrir en raison de mes bras paralysés. Je demeure alors confiné au CHSLD.
J’ai attendu fébrilement le printemps pour que la neige fonde et que davantage de chemins s’ouvrent devant moi. J’ai tout de même parcouru à peu près 150 km cet hiver…
Au premier samedi de ce printemps, le soleil a souri. J’ai pu m’évader du CHSLD.
Ma tête et mon fauteuil roulant motorisé m’ont alors conduit à un peu plus de 2 km du centre d’hébergement.
Au bout d’une rue sans issue, j’ai incliné l’assise du fauteuil d’une vingtaine de degrés, et là, en haut d’une voie ferrée, j’ai vu un ciel infini et le fleuve Saint-Laurent qui écoulait ses dernières glaces. J’y ai senti un vent de liberté.
De retour au confinement.
Journal du confinement de l’être confiné
J’ai 47 ans, je suis paralysé du cou aux pieds et je vis dans un CHSLD de la ville de Québec. Pour en connaître davantage sur moi et mon confinement intérieur, lisez mon récit qui a été finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2019, Un jour jusqu’à la fin de mes jours.
En raison de la pandémie de la COVID-19, le Gouvernement du Québec a instauré le confinement dans les CHSLD québécois. Nul contact physique avec les familles, aucune sortie extérieure, par exemple
Au gré des jours et de mes envies, je tiendrai ici le journal de mon confinement.
