Au jour 27 du confinement 2.0 de l’être confiné

85 journées de confinement printemps. 27 journées de semi-confinement automnal ; uniquement le droit d’aller sur le terrain du CHSLD.

Le temps presse, l’automne s’écoule. L’hiver et la neige sont synonymes de semi-confinement.

J’étouffe.

Un rappel du jour 62 du confinement printanier lorsque j’avais rencontré dans la cour du CHSLD un ami dans la même situation que moi. J’écrivais :

« Ils vont nous tuer. »

Au jour 10 du confinement 2.0 de l’être confiné

– Est-ce que ça t’arrive de parler aux écureuils ?

Mon ami était assis sur la bordure de trottoir qui n’en est pas vraiment une, tout simplement parce qu’il n’y a pas de trottoir sous les trois pins solidaires. Il fumait un cigarillo.

J’étais à peu près à deux mètres de lui en distanciation olfactive et je ne disais rien, tout simplement parce que je l’aime bien et j’étais heureux d’être en sa compagnie.

Entre deux silences de complicité, je lui avais répondu :

– Je parle bien aux chats et aux chiens. Pourquoi pas aux écureuils et aux oiseaux.

Nous avions ensuite parlé des filles.

Je me suis souvenu de ça aujourd’hui alors que j’étais dans mon carré de sable du confinement sous les pins solidaires. J’observais les écureuils et les oiseaux, j’écoutais des mésanges, « tchikh-a-di-di », je leurs répondais « di-di-di  ». D’autres oiseaux que je ne connais pas ont atterri au sol.

Ils ont commencé à picorer au travers des aiguilles de pin rougeâtres tapissant le sol, jouant parfois du bec, grattant frénétiquement la litière automnale. De bien drôles d’oiseaux.

Il y a également de drôles d’oiseaux dont les gazouillis sur Twitter me font lever les yeux au plafond. Exemple.

On parle de quelques semaines pendant lesquelles tu modifies ton petit train-train. Comme tu es sans doute une jeune femme intelligente et débrouillarde, tu trouveras facilement une façon de compenser ailleurs.

Sinon, je t’invite à venir pousser les 150 kg de mon fauteuil motorisé plus le poids du monsieur. Tu viendras ensuite t’asseoir sur la fausse chaîne de trottoir et tu lèveras les yeux. Il y a 63 personnes derrière les fenêtres. L’autre est à côté de toi.

C’est entre autres pour cette raison qu’on te demande de faire ton temps.

Ah non. J’oubliais. Tu ne peux pas venir à ma rencontre. Outre mes proches aidants, père et mère, je n’ai pas droit de recevoir de visiteurs. Même pas dehors.

Au jour 5 du confinement 2.0 de l’être confiné

D’absence et de silence.

L’odomètre du fauteuil roulant motorisé affichait 400 kilomètres lorsque j’ai franchi la porte du CHSLD le 20 ou le 21 juin dernier.

Je me souviens de l’impression que j’ai éprouvée alors que je m’apprêtais à faire ma première et lointaine sortie depuis la fin du confinement printanier. Le doute. Le doute qu’après 85 jours de confinement ma tête puisse me conduire sur de nombreux chemins comme auparavant. Jusqu’au panorama sur le fleuve. Au parc aux grands arbres. À la maison. Où bon me semble.

Ce midi-là, il a fallu que je roule à peu près 500 mètres avant que le flottement s’envole. Le ciel m’aspirait. Un soupçon d’alcool m’engourdissait. Tout allait vite dans ma tête comme autour de moi.

J’étais néanmoins déterminé à rattraper le printemps perdu. Alors j’ai foncé dans l’été. Ma quête : la tranquillité, la solitude, ma maison, la présence de ma mère et de ma famille.

Puis c’est au bout de 800e km que l’automne a commencé et s’est brusquement arrêté. On allait m’en faire voir de toutes les couleurs.

Mardi le 29 septembre, le CHSLD est devenu rouge. Un nouveau confinement a commencé.

Interdiction de fréquenter quelque commerce ou lieu clos que ce soit. Interdiction d’aller à la maison de ma mère. Je peux rouler à l’extérieur, mais uniquement sur le terrain du CHSLD. Outre mes proches aidants, mon père et ma mère, je ne peux recevoir de visiteurs. Même sur le terrain.

On m’a volé le printemps. L’automne de force a commencé.

Journal de confinement 2.0 de l’être confiné

J’ai 47 ans, je suis paralysé du cou aux pieds et je vis dans un CHSLD de la ville de Québec. Pour en connaître davantage sur moi et mon confinement intérieur, lisez mon récit qui a été finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2019, Un jour jusqu’à la fin de mes jours.

Vous pouvez dire sur ce blogue le journal de mon confinement printanier qui a duré. 85 jours.

En prévision de la deuxième vague de la COVID-19, le Gouvernement du Québec a émis une suite de directives à appliquer dans les CHSLD. Ainsi, des mesures seront mises en place selon les niveaux d’alerte. Parmi elles, le confinement. À différents degrés. En ce premier jour de journal, je suis confiné depuis mardi le 29 septembre

Au gré des jours et de mes envies, je tiendrai ici le journal de mon confinement.

Au jour 85 du confinement de l’être confiné : la fin

Le confinement est terminé au CHSLD. 85 jours. Y’a pas lieu de dresser un bilan.

Quelque chose est cassé en moi. Une sensation. Le mental, ça va. Ça ira toujours. Le corps semble se porter mal en point. Comme si la paralysie m’avait paralysé davantage. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui cloche. Comme si je devais me reconstruire.

Par malheur, la canicule va me freiner dans mon air d’aller encore quelques jours.

Au jour 82 du confinement de l’être confiné

J’ai d’abord vu le film avec Lino Ventura et Simone Signoret, j’ai lu le roman par la suite. Depuis, ce long extrait me suit. J’y trouve une motivation chaque journée de ma vie, davantage au cours des dernières semaines. S’indigner, résister.

« – Tu comprends, ils sont venus dans leurs chars, avec leurs yeux vides. Ils pensaient que les chenilles des chars sont faites pour tracer la nouvelle loi des peuples. Comme ils avaient fabriqué beaucoup de chars, ils avaient l’assurance d’être nés pour écrire cette loi. Ils ont en horreur la liberté, la pensée. Leur vrai but de guerre c’est la mort de l’homme pensant, de l’homme libre. Ils veulent exterminer tout ce qui n’a pas les yeux vides. Ils ont trouvé en France des gens qui avaient les mêmes goûts et ceux-là sont entrés à leur service. Et ceux-là t’ont mis à pourrir ici, toi qui n’avais pas commencé à vivre. Ils ont fait mourir le petit Armel. Tu les as vus livrer le malheureux qui croyait au droit d’asile. En même temps ils publiaient que le conquérant était magnanime. Un immonde vieillard essayait de suborner le pays. « Soyez sages, soyez lâches », enseignait-il. « Oubliez que vous avez été fiers, joyeux et libres. Obéissez et souriez au vainqueur. Il vous laissera vivoter tranquilles. » Les gens qui entouraient le vieillard calculaient que la France était crédule et qu’elle était douce. Qu’elle est le pays de la mesure et du juste milieu. « La France est tellement civilisée, tellement amollie, pensaient-ils, qu’elle a perdu le sens du combat souterrain et de la mort secrète. Elle acceptera, elle s’endormira. Et dans son sommeil nous lui ferons des yeux vides. » Et ils pensaient encore : « Nous ne craignons pas les enragés. Ils n’ont pas de liaisons. Ils n’ont pas d’armes. Et nous avons toutes les divisions allemandes pour nous défendre. » Tandis qu’ils se réjouissaient ainsi, naissait la résistance. »

Joseph Kessel, L’armée des ombres

Au jour 71 du confinement de l’être confiné

Des allées et venues à différents endroits sur le terrain du CHSLD, tous avec vue rapidement en contre-plongée sur les quatre grands pins, des allées et venues entre l’extérieur et l’intérieur pour de l’espresso et de l’eau.

Peu après un souper frugal non arrosé d’un rouge, pas de Vieille mule avec un sandwich, je suis allé aux quatre grands pins, puis j’ai décidé de rouler en 4e vitesse. Passant devant une employée fumant sa clope, elle me dit :

– Allez pas trop vite. On vous surveille.

Réplique spontanée après avoir mis les freins :

– Ça je le sais.

De retour à nouveau aux pins, j’ai dû rentrer définitivement vers 20 heures quand on m’a attaqué.

– Vite, gang, un handicapé sans défense.

Ils ont commencé à me piquer dans le cou et sur les bras, des bras paralysés incapables de se débarrasser des moustiques.

De la pluie au menu demain, chic, ça sentira bon, peut-être une allée et venue en vitesse aux pins pour les sentir, puis j’écouterai les gouttes.

Au jour 68 du confinement de l’être confiné

Encore et encore du temps passé aux grands pins.

L’assise du siège de mon bolide électrique à cinquante degrés vers l’arrière, j’ai frappé un nœud en regardant les cimes. Juin.

Les journées ont passé comme le printemps et puis paf, voilà juin et l’été qui frappera bientôt à ma porte. Je crains de lui dire :

– Désolé, solstice. Les journées sont longues et je crois que je vais oublier la perspective de jouir de ma liberté durant la plus longue.

J’aurai passé une saison en prison.

Au jour 62 du confinement de l’être confiné

J’ai rencontré un ami dans la cour en allant rencontrer les pins derrière le CHSLD. Il est prisonnier un étage plus bas, prisonnier également de la même saloperie que moi.

Lui aussi avait l’habitude de manger des kilomètres en fauteuil motorisé.

Rapidement il m’a mentionné de sa voix fatiguée et pâteuse qu’il en a perdu.

Je l’ai senti davantage hypothéqué qu’auparavant, je crains que sa tête sera encore moins en contrôle du fauteuil.

Ses cheveux ébouriffés de trois mois espèrent un coiffeur, j’ai tué leur espoir. Oui, les salons de coiffure ouvriront bientôt, mais y’a pas de sortie du CHSLD à l’horizon. Pis pas certain qu’ils vont autoriser la tondeuse et les ciseaux de la coiffeuse à franchir la porte du CHSLD de sitôt.

J’ai tourné les roues et je lui ai dit en terminant :

– Ils vont nous tuer.

Il y a des jours où ma tête est également en proie au doute sur sa capacité à me conduire loin d’ici. C’est le ravage du confinement.

90 % des résidents des CHSLD y sont confinés de facto. Jamais les politiciens évoquent le drame actuel des personnes souffrant d’un handicap physique qui sont incarcérés dans les CHSLD, pour qui le jour est une fenêtre. Je vous mets au défi de trouver un point de presse où il en est question.

En terminant, voici deux tweets que j’ai publiés à l’intention de la ministre de la santé lors de la dernière de la saison de l’émission Tout le monde en parle. J’avais malheureusement oublié #TLMEP pour le deuxième…