Au jour 68 du confinement de l’être confiné

Encore et encore du temps passé aux grands pins.

L’assise du siège de mon bolide électrique à cinquante degrés vers l’arrière, j’ai frappé un nœud en regardant les cimes. Juin.

Les journées ont passé comme le printemps et puis paf, voilà juin et l’été qui frappera bientôt à ma porte. Je crains de lui dire :

– Désolé, solstice. Les journées sont longues et je crois que je vais oublier la perspective de jouir de ma liberté durant la plus longue.

J’aurai passé une saison en prison.

Au jour 62 du confinement de l’être confiné

J’ai rencontré un ami dans la cour en allant rencontrer les pins derrière le CHSLD. Il est prisonnier un étage plus bas, prisonnier également de la même saloperie que moi.

Lui aussi avait l’habitude de manger des kilomètres en fauteuil motorisé.

Rapidement il m’a mentionné de sa voix fatiguée et pâteuse qu’il en a perdu.

Je l’ai senti davantage hypothéqué qu’auparavant, je crains que sa tête sera encore moins en contrôle du fauteuil.

Ses cheveux ébouriffés de trois mois espèrent un coiffeur, j’ai tué leur espoir. Oui, les salons de coiffure ouvriront bientôt, mais y’a pas de sortie du CHSLD à l’horizon. Pis pas certain qu’ils vont autoriser la tondeuse et les ciseaux de la coiffeuse à franchir la porte du CHSLD de sitôt.

J’ai tourné les roues et je lui ai dit en terminant :

– Ils vont nous tuer.

Il y a des jours où ma tête est également en proie au doute sur sa capacité à me conduire loin d’ici. C’est le ravage du confinement.

90 % des résidents des CHSLD y sont confinés de facto. Jamais les politiciens évoquent le drame actuel des personnes souffrant d’un handicap physique qui sont incarcérés dans les CHSLD, pour qui le jour est une fenêtre. Je vous mets au défi de trouver un point de presse où il en est question.

En terminant, voici deux tweets que j’ai publiés à l’intention de la ministre de la santé lors de la dernière de la saison de l’émission Tout le monde en parle. J’avais malheureusement oublié #TLMEP pour le deuxième…

Au jour 61 du confinement de l’être confiné

J’ai passé une partie de l’après-midi au coin aux quatre pins. J’avais l’intention d’y retourner après le souper, non, la chaleur m’écrase… pis je suis fatigué d’avoir écrit dans ma tête.

J’ai déjà écrit qu’ils étaient deux pins, ils sont en réalité trois à tenir les rangs tandis qu’un autre se tient à l’écart.

A commencé le troisième mois de confinement au CHSLD. J’ai obtenu une libération conditionnelle, conditionnelle à ce que mes roues demeurent dans la cour ou n’aillent pas plus loin qu’à l’arrière du CHSLD ; le petit coin.

On m’a demandé si je désirais qu’on installe la clim dans ma chambre. Non. Je vais endurer les trois journées, il y aura encore de la fraîcheur, je veux ouvrir sur la forêt. Mais ce sera la première et dernière canicule dans ma chambre. On installera le plexiglas et le tuyau.

Sinon, j’ai la visite de ma mère. Aux 4 pins. Je lui ai dit de respecter les deux mètres de distanciation des quarante-sept années de son accouchement, puis j’ai remarqué des snipers sur le toit.

J’attends impatiemment ma libération pour aller à la maison. J’espère qu’on ne m’obligera pas à aller en maison de transition.

Au jour 54 du confinement de l’être confiné

Je suis allé aujourd’hui dans la cage de verre de la galerie vers 11 heures. Comme hier et peut-être même avant-hier. M’en souviens plus. Mais contrairement aux autres journées, j’attendais le OK pour être déconfiné. Déconfiné à une fraction que je ne saurais estimer.

C’est finalement aux alentours de 14 heures, après presque 2 mois, qu’on m’a annoncé que je pouvais aller dans la cage de maille de fer de la cour arrière et mieux encore, derrière le CHSLD dans le petit coin auprès des trois pins.

Quelques minutes plus tard, j’ai franchi la porte avant du CHSLD et je me suis vu comme un animal.

C’est un renard qu’on a recueilli et qui a passé les derniers mois en captivité. Un jour, on l’a mis dans une cage qu’on a transportée dans la boîte d’une camionnette. On a déposé la cage à l’orée d’une forêt, puis on a ouvert la grille. La bête est sortie lentement, a regardé autour d’elle et a senti le vent… et s’est sauvé en 4e vitesse.

Je ne sais pas quand je pourrai aller au-delà des limites du CHSLD… ni pendant combien de temps je profiterai de cette liberté surveillée.

Je ne suis pas sorti du bois : le confinement n’est pas terminé.

Au jour 47 du confinement de l’être confiné

Une date. J’ai obtenu une date. Le 19 mai. Cette journée-là, je pourrai utiliser l’ascenseur et aller dans la cour extérieure du CHSLD. Quant à la possibilité d’aller chez moi, l’espoir se compte en plusieurs semaines.

Le CHSLD a toujours été la première solution de l’État pour des personnes handicapées. C’est aussi la deuxième. La troisième également.

Dans le contexte actuel et les autres mauvais jours à venir, plus que jamais j’appelle ça la solution finale.

Au jour 45 du confinement de l’être confiné

Au petit matin, j’ai demandé qu’on ouvre la fenêtre de quelques centimètres pour changer l’air et m’éveiller aux chants. J’ai reconnu le bruant, la mésange à tête noire et la satanée corneille.

En matinée, je suis allé à la fenêtre qui s’ouvre sur la forêt et je me suis stationné face à l’ordinateur. Casque d’écoute sur la tête, je lui ai demandé : « météo à Québec ». Il faisait 5 degrés. L’écran indiquait 11 heures.

Après le dîner, je suis allé dans la cage de verre sur la galerie et je me suis stationné dans l’angle du L. J’ai basculé l’assise du fauteuil à 50 degrés et j’ai fermé les yeux au ciel ennuagé d’un midi d’octobre en mai. Il devait faire encore à peu près 5 degrés. Il était midi 30.

J’ai fermé les yeux… fermé les yeux… fermé les yeux… fermé les yeux…

Il est 11 heures 15. La porte automatique au rez-de-chaussée vient de se refermer. Habillé en mois d’octobre, manteau doublé, mitaines, tuque et bottes de marche qui ne marchent plus, je file en quatrième vitesse à travers le stationnement.

Je tourne à droite sur le boulevard, je longe la chaîne de trottoir jusqu’au feu de circulation. Il est vert. Fauteuil légèrement bifurqué à gauche, parfait, y’a pas de bagnole à gauche comme à droite, je traverse le boulevard et je rejoins une rue perpendiculaire. À un feu une centaine de mètres plus loin, je regarde à gauche, aucun vélo à l’horizon, et je m’engage sur la piste cyclable et je roule en quatrième.

Au bout d’un peu moins de 2 kilomètres, je bascule l’assise de fauteuil face à un vent à écorner les bœufs et au fleuve Saint-Laurent au très loin, dont je devine les moutons sous le vent.

Je reprends ma position de conduite. J’hésite. Rebrousser chemin sur 200 mètres ? Emprunter le sentier sous les arbres ? Me projeter dans cette jolie maison avec femme et enfants ? Non. Trêve de rêveries. On m’attend.

C’est parti. Je roule, roule, roule. À gauche et à droite et en ligne droite en maudissant la chaussée qui porte les stigmates de la négligence et de l’hiver.

Après 3 kilomètres, j’emprunte une ruelle et un court sentier de gravier.

Un visage à la fenêtre. Un visage de toujours.

La porte-fenêtre glisse :

— Est-ce que tu rentres ?

— Oui, je fais le tour.

Je monte la rampe, la porte s’ouvre, attention au chat, j’entre.

Elle me dit :

— Ça fait longtemps que tu es parti ? T’as pas eu trop froid ?

— Presque une heure. J’ai pris le grand détour. Je voulais respirer. Le froid était limite.

C’est calme. Ça sent bon.

Et rapidement :

— Bonne fête des Mères maman. Je t’aime.

Au jour 43 du confinement de l’être confiné

Il y a en face du centre d’hébergement deux poteaux entre lesquels il y a un panneau où il est inscrit centre d’hébergement. J’ai soumis l’idée qu’on raye d’hébergement pour de détention. La personne en face de moi a affiché un petit rictus désabusé.

Ça fait maintenant 43 jours que je suis prisonnier.

J’ai passé les 2 dernières semaines confiné au troisième étage du centre de détention.

J’ai eu la permission de sortir uniquement dans la cage de verre de la galerie de l’étage parce que le virus est entré dans une chambre, puis dans la bouche ou le nez d’une vieille dame.

Le virus est maintenant parti de la vieille dame qui a toujours été en pleine forme, j’espère avoir bientôt la permission d’aller dans la cage grillagée de la cour arrière. Derrière les grilles il y a une forêt et même une éclaircie comme un chemin.

J’attends qu’on m’autorise à prendre un chemin, une rue et un boulevard, pour aller jusqu’au parc, jusqu’à la maison, pour revoir une maman.

Ça urge. C’est l’épreuve la plus difficile de mon existence. Tout se bouscule dans ma tête. Tout m’écrase. J’étouffe.

Confiné dans un CHSLD à 47 ans… Je suis votre fils. Votre frère. Votre neveu. Votre cousin. Votre ami. Votre amoureux. Je l’ai été. J’aurais aimé. J’aurais pu.

Au jour 34 du confinement de l’être confiné

Première sortie avec pas d’bottes d’manteau d’foulard d’mitaines d’tuque.

Y avait une baie vitrée devant mes yeux, y avait des arbres dans la vitre.

Y avait l’horizon derrière les arbres, y avait des lignes de fuite dans l’horizon.

Une fuite du CHSLD avec pas d’bottes d’manteau d’foulard d’mitaines d’tuque n’est malheureusement pas encore à l’horizon.

Au premier mois du confinement de l’être confiné

Ça fait un mois aujourd’hui que je vis confiné au CHSLD.

J’ai frappé un mur cette semaine.

Un premier résident ainsi qu’un employé que j’ai côtoyé sont atteints du virus.

La Direction de la santé publique est venue procéder à des tests de dépistage. J’ai subi le test mercredi. Subi. Une tige dans le nez, une autre à gratter au creux de la gorge. 24 à 48 heures d’attente pour le résultat. Subi l’attente.

J’ai adressé le 21 mars dernier une demande à la ministre Marguerite Blais pour qu’on procède dans les plus brefs délais à des tests de dépistage auprès des résidents et des employés. Sans suite. Il a fallu un début d’incendie pour qu’on vienne vérifier s’il y a d’autres flammes.

Le confinement s’est durci au CHSLD. La cour arrière s’est refermée, la galerie est devenue mon seul champ d’évasion.

J’ai fait du ménage dans mon ordinateur devant le mur beige et je me suis rongé l’intérieur en attendant le résultat.

Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on m’a communiqué le résultat : négatif. Comme pour tous les autres, semble-t-il, jusqu’à présent.

Les pare-feu mis en place tiennent bon. Jusqu’à quand ? Et quand pourrai-je rejoindre la vie ? De plus en plus difficile mentalement.

Au jour 23 du confinement de l’être confiné

Sitôt l’ordinateur démarré ce matin, j’ai relevé mes courriels.

Celui d’un ami. Quelques mots accompagnés de ses magnifiques dessins d’oiseaux, des oiseaux échassiers se reposant ou volant dans le vert, le bleu et le rouge.

Envie de m’envoler et de liberté. Merci l’ami.

En matinée, j’ai poursuivi le ménage du dossier Documents. Du classement de fichiers et de dossiers, des dossiers et des fichiers à la corbeille, de nouveaux dossiers et des sous-dossiers. Il y a le dossier intitulé Tant d’hivers. À l’intérieur, une panoplie de fichiers et de sous-dossiers de mon roman Tant d’hivers.

J’ai fait des copies du roman. Le roman et des extraits. Des fichiers Word et PDF. J’ai créé un nouveau dossier intitulé Tant d’hivers adieu.

C’est l’hécatombe dans de nombreux CHSLD en raison du coronavirus. Des résidents et des proches aidants n’ont pu se dire adieu. L’hécatombe en raison du coronavirus oui et non. Oui, c’est ce qui emporte des dizaines de résidents, non, c’est un incendie qui a été allumé par les politiciens pyromanes qui se sont succédé à l’Assemblée nationale pendant des années. Il y en a aujourd’hui qui vont dans les CHSLD avec leurs fusils à eau, alors qu’hier ils auraient dû fournir des tuyaux d’arrosage aux gens sur place pour planifier. J’accuse.

Première sortie cet après-midi dans la cour arrière du CHSLD. Devant moi une clôture et la forêt, derrière ma tête et mon dos, à peu près vingt fenêtres et peut-être autant d’yeux qui m’apercevaient. J’ai dû en faire abstraction. J’ai fait bouger la commissure gauche de ma bouche, j’ai senti qu’il y a des poils de ma barbe de 14 jours qui sont plus longs qu’à droite.

Dossier Tant d’hivers adieu. J’ai également créé des sous-dossiers portant des prénoms. J’y ai glissé des copies de mon roman ainsi que des extraits avec une lettre personnalisée.

J’ai fait des études en urbanisme. L’urbanisme, c’est la planification urbaine. J’aime bien planifier.

Aucun cas de coronavirus n’a été détecté à mon CHSLD. D’excellentes mesures de prévention ont été prises. Je salue le dévouement du personnel. Je me croise les doigts.

Dossier Tant d’hivers adieu. Comme j’aime bien planifier, il y aura un dossier si jamais j’attrape la saloperie de virus et que j’y passe. J’aurai sans doute le temps de dire adieu à mes proches, pour le reste, il y aura le dossier.