Journal du confinement de l’être confiné

J’ai 47 ans, je suis paralysé du cou aux pieds et je vis dans un CHSLD de la ville de Québec. Pour en connaître davantage sur moi et mon confinement intérieur, lisez mon récit qui a été finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2019, Un jour jusqu’à la fin de mes jours.

En raison de la pandémie de la COVID-19, le Gouvernement du Québec a instauré le confinement dans les CHSLD québécois. Nul contact physique avec les familles, aucune sortie extérieure, par exemple

Au gré des jours et de mes envies, je tiendrai ici le journal de mon confinement.

Au jour 7 du confinement de l’être confiné

J’ai passé la journée à l’endroit où se conclut mon récit Un jour jusqu’à la fin de mes jours :

« Le soleil est froid à la vitre. Du troisième étage, je plonge dans les épinettes qui ploient sous la neige et bougent avec une certaine souplesse. La forêt est magnifique, je frissonne, c’est calme. »

Très tôt ce matin, j’ai demandé qu’on ouvre la fenêtre de ma chambre pour que je m’évade. Devant l’écran, j’entendais la pluie et ce qui reste de l’hiver s’égoutter du toit, tandis que les épinettes à la vitre étaient immobiles. C’était calme.

En après-midi, j’ai demandé qu’on augmente la vitesse du purificateur d’air ; le bruit blanc a étouffé les prières et le chant de Noël de la vieille dame d’à côté. Elle était peu audible, mais c’en était déjà trop pour mon ouïe. Puis, une vieille dame en fauteuil roulant a joué avec la poignée de la porte fermée à clé. Sans succès. Plus tard, un vieil homme a déjoué la serrure avec la clé accrochée en permanence à la poignée extérieure. J’ai quelque peu élevé le ton quand il est entré, il a marmonné, a reculé et fermé la porte.

J’ai vu les prochaines semaines d’internement, j’ai eu la sensation que le plafond allait s’abaisser, que le mur devant moi allait s’avancer, et qu’ils allaient extraire mon énergie, ma patience, peut-être même anéantir ma volonté de poursuivre ma route, si par malheur je suis victime de la COVID-19 et de ses complications ; être réanimé, être intubé. Je suis suffisamment hypothéqué, je crains des séquelles.

Au jour 6 du confinement de l’être confiné

J’ai ouvert le dictionnaire d’Antidote et j’ai appelé « confinement ».

À la fenêtre d’une chambre d’un CHSLD, sur une galerie derrière une baie vitrée, dans une cour et un enclos délimité par des bancs de neige, le confinement est synonyme de :

Isolement, enfermement, incarcération, relégation, internement, détention, captivité, séquestration, emprisonnement, prison, réclusion, claustration, encagement.

Au jour 5 du confinement de l’être confiné

Je sors d’un demi-confinement hivernal. Alors qu’autrefois je prenais l’hiver de front en marchant d’un pas décidé dans la neige, en respirant le soleil froid à m’en coller les narines, en tenant tête au nordet, finissant tout de même par m’incliner, je dois trop souvent m’avouer vaincu aujourd’hui.

Certains jours, je crains que la mécanique et l’électronique du fauteuil roulant cassent au froid, que les roues s’enlisent dans la neige, et surtout, que mon nez casse et mes joues brûlent parce que je n’arrive pas à les couvrir en raison de mes bras paralysés. Je demeure alors confiné au CHSLD.

J’ai attendu fébrilement le printemps pour que la neige fonde et que davantage de chemins s’ouvrent devant moi. J’ai tout de même parcouru à peu près 150 km cet hiver…

Au premier samedi de ce printemps, le soleil a souri. J’ai pu m’évader du CHSLD.

Ma tête et mon fauteuil roulant motorisé m’ont alors conduit à un peu plus de 2 km du centre d’hébergement.

Au bout d’une rue sans issue, j’ai incliné l’assise du fauteuil d’une vingtaine de degrés, et là, en haut d’une voie ferrée, j’ai vu un ciel infini et le fleuve Saint-Laurent qui écoulait ses dernières glaces. J’y ai senti un vent de liberté.

De retour au confinement.

Au jour un du confinement de l’être confiné

Ce n’est ni la pluie ni le vent ni le froid ni la neige ni l’infiniment petit en moi et au grand ravage qui m’a contraint au confinement en ce jour un et à venir.

C’est un infiniment petit qui crève sur tous les continents et toutes les chaînes qui me contraint à l’incarcération au Centre en ce premier jour et temps à venir.

Ma pensée de cette fin de jour un va à ceux que j’aime et aux trois pins de mon petit coin qui pointent le ciel et crèvent le temps lorsque j’y passe des mots des images des souvenirs.

Et arrive en cette fin de premier jour le souvenir de mon ami chantant aux grands pas me rejoignant aux trois pins, de nos mots de tout et de rien, de filles et d’écureuils.

« Pis ton livre ? » « Ça t’tentes-tu d’prendre un café ? » 

Tellement

J’arrive de dehors, pis de dehors sous un pin qui se balançait.

Pendant qu’il se balançait, pis que j’étais penché dans mon fauteuil à peu près à 40° à 0 ° Celsius, j’ai pensé à Desjardins pis à ça.

Je pensais à cet été où j’ai écouté ça pis à tellement d’autres de Tu m’aimes-tu.

Tellement belle. Pis t’es.

Tant d’hivers, le document Maître

L’un des membres du comité de lecture a rassemblé, dans ce que j’appellerai une copie Maître, les observations-suggestions-corrections et commentaires de chacun.

Mon père a réalisé un travail de moine. Il m’a même confié avoir adoré l’exercice, ça lui a rappelé des moments de sa carrière de prof de littérature.

Ensemble, nous entreprenons un blitz de corrections pour l’épreuve que j’enverrai aux éditeurs quelque part à l’automne.

En terminant, je vous laisse un commentaire de l’un des membres du comité de lecture : « Tu m’as entraîné dans un beau et long voyage, François, et nombreuses sont les images et les scènes qui m’habiteront longtemps, sans doute toujours. »

Mon roman Tant d’hivers

J’ai terminé l’écriture de mon roman Tant d’hivers au mois de mai. J’ai donné des copies aux quatre membres de mon comité de lecture. Les anciens professeurs de littérature m’ont transmis leur rapport de lecture récemment. J’ai pleuré de bonheur à la réception. Au mois de septembre, je soumettrai à des éditeurs un manuscrit qui sera le plus limpide possible au plan formel. Ce sera un gros mois de septembre.

Tant de chaleur

Je peine à terminer Tant d’hivers.

C’est qu’il fait chaud cet été. Trop chaud. L’échangeur d’air du CHSLD peine à la tâche. Échangeur d’air n’est pas synonyme de climatisation. On élimine l’humidité, pas la chaleur aux étages. J’étouffe. Je vais endurer cet été, pas l’année prochaine ; la clim dans la fenêtre.

Mon inspiration s’est ainsi évaporée au cours des derniers temps. Alors j’ai laissé reposer mes mots, j’ai lu ailleurs, j’ai fait le vide – essayé. Puis c’est revenu comme ça repart. Chaque jour ça peine à l’écran, chaque jour quelques mots, parfois une phrase. Encore une page. Dernière.

Bref, il fait chaud, au-delà de ma capacité de rétention corporelle, rafraîchissons-nous avec un court extrait de Tant d’hivers.

« Quand la terre s’étirait sous un ciel bleu, le soleil froid resplendissait sur la plaine blanche. La lumière était si éclatante que je plissais les yeux, les fermais, puis je baissais la tête, m’inclinant devant une journée de bleu et de soleil trompeurs ; le vent glacial au champ libre était mordant. Il décapait la neige, entrait en contact avec des poteaux de clôture, se butait à des roches érigées en monticules, frappait des piles de planches de bois. Les obstacles modifiaient sa trajectoire, des tourbillons remodelaient le désert. Curieusement, j’entendais la mer dans un coquillage, un fouet lancé en l’air tournoyant au-dessus de moi. Je scrutais l’horizon, le blanc de neige avait de subtils reflets de bleu, si agréables à l’œil. »

François Marcotte, Tant d’hivers.