Journal du confinement de l’être confiné

J’ai 47 ans, je suis paralysé du cou aux pieds et je vis dans un CHSLD de la ville de Québec. Pour en connaître davantage sur moi et mon confinement intérieur, lisez mon récit qui a été finaliste du Prix du récit Radio-Canada 2019, Un jour jusqu’à la fin de mes jours.

En raison de la pandémie de la COVID-19, le Gouvernement du Québec a instauré le confinement dans les CHSLD québécois. Nul contact physique avec les familles, aucune sortie extérieure, par exemple

Au gré des jours et de mes envies, je tiendrai ici le journal de mon confinement.

Au jour 85 du confinement de l’être confiné : la fin

Le confinement est terminé au CHSLD. 85 jours. Y’a pas lieu de dresser un bilan.

Quelque chose est cassé en moi. Une sensation. Le mental, ça va. Ça ira toujours. Le corps semble se porter mal en point. Comme si la paralysie m’avait paralysé davantage. Je n’arrive pas à mettre le doigt sur ce qui cloche. Comme si je devais me reconstruire.

Par malheur, la canicule va me freiner dans mon air d’aller encore quelques jours.

Au jour 82 du confinement de l’être confiné

J’ai d’abord vu le film avec Lino Ventura et Simone Signoret, j’ai lu le roman par la suite. Depuis, ce long extrait me suit. J’y trouve une motivation chaque journée de ma vie, davantage au cours des dernières semaines. S’indigner, résister.

« – Tu comprends, ils sont venus dans leurs chars, avec leurs yeux vides. Ils pensaient que les chenilles des chars sont faites pour tracer la nouvelle loi des peuples. Comme ils avaient fabriqué beaucoup de chars, ils avaient l’assurance d’être nés pour écrire cette loi. Ils ont en horreur la liberté, la pensée. Leur vrai but de guerre c’est la mort de l’homme pensant, de l’homme libre. Ils veulent exterminer tout ce qui n’a pas les yeux vides. Ils ont trouvé en France des gens qui avaient les mêmes goûts et ceux-là sont entrés à leur service. Et ceux-là t’ont mis à pourrir ici, toi qui n’avais pas commencé à vivre. Ils ont fait mourir le petit Armel. Tu les as vus livrer le malheureux qui croyait au droit d’asile. En même temps ils publiaient que le conquérant était magnanime. Un immonde vieillard essayait de suborner le pays. « Soyez sages, soyez lâches », enseignait-il. « Oubliez que vous avez été fiers, joyeux et libres. Obéissez et souriez au vainqueur. Il vous laissera vivoter tranquilles. » Les gens qui entouraient le vieillard calculaient que la France était crédule et qu’elle était douce. Qu’elle est le pays de la mesure et du juste milieu. « La France est tellement civilisée, tellement amollie, pensaient-ils, qu’elle a perdu le sens du combat souterrain et de la mort secrète. Elle acceptera, elle s’endormira. Et dans son sommeil nous lui ferons des yeux vides. » Et ils pensaient encore : « Nous ne craignons pas les enragés. Ils n’ont pas de liaisons. Ils n’ont pas d’armes. Et nous avons toutes les divisions allemandes pour nous défendre. » Tandis qu’ils se réjouissaient ainsi, naissait la résistance. »

Joseph Kessel, L’armée des ombres

Au jour 71 du confinement de l’être confiné

Des allées et venues à différents endroits sur le terrain du CHSLD, tous avec vue rapidement en contre-plongée sur les quatre grands pins, des allées et venues entre l’extérieur et l’intérieur pour de l’espresso et de l’eau.

Peu après un souper frugal non arrosé d’un rouge, pas de Vieille mule avec un sandwich, je suis allé aux quatre grands pins, puis j’ai décidé de rouler en 4e vitesse. Passant devant une employée fumant sa clope, elle me dit :

– Allez pas trop vite. On vous surveille.

Réplique spontanée après avoir mis les freins :

– Ça je le sais.

De retour à nouveau aux pins, j’ai dû rentrer définitivement vers 20 heures quand on m’a attaqué.

– Vite, gang, un handicapé sans défense.

Ils ont commencé à me piquer dans le cou et sur les bras, des bras paralysés incapables de se débarrasser des moustiques.

De la pluie au menu demain, chic, ça sentira bon, peut-être une allée et venue en vitesse aux pins pour les sentir, puis j’écouterai les gouttes.

Au jour 68 du confinement de l’être confiné

Encore et encore du temps passé aux grands pins.

L’assise du siège de mon bolide électrique à cinquante degrés vers l’arrière, j’ai frappé un nœud en regardant les cimes. Juin.

Les journées ont passé comme le printemps et puis paf, voilà juin et l’été qui frappera bientôt à ma porte. Je crains de lui dire :

– Désolé, solstice. Les journées sont longues et je crois que je vais oublier la perspective de jouir de ma liberté durant la plus longue.

J’aurai passé une saison en prison.

Au jour 62 du confinement de l’être confiné

J’ai rencontré un ami dans la cour en allant rencontrer les pins derrière le CHSLD. Il est prisonnier un étage plus bas, prisonnier également de la même saloperie que moi.

Lui aussi avait l’habitude de manger des kilomètres en fauteuil motorisé.

Rapidement il m’a mentionné de sa voix fatiguée et pâteuse qu’il en a perdu.

Je l’ai senti davantage hypothéqué qu’auparavant, je crains que sa tête sera encore moins en contrôle du fauteuil.

Ses cheveux ébouriffés de trois mois espèrent un coiffeur, j’ai tué leur espoir. Oui, les salons de coiffure ouvriront bientôt, mais y’a pas de sortie du CHSLD à l’horizon. Pis pas certain qu’ils vont autoriser la tondeuse et les ciseaux de la coiffeuse à franchir la porte du CHSLD de sitôt.

J’ai tourné les roues et je lui ai dit en terminant :

– Ils vont nous tuer.

Il y a des jours où ma tête est également en proie au doute sur sa capacité à me conduire loin d’ici. C’est le ravage du confinement.

90 % des résidents des CHSLD y sont confinés de facto. Jamais les politiciens évoquent le drame actuel des personnes souffrant d’un handicap physique qui sont incarcérés dans les CHSLD, pour qui le jour est une fenêtre. Je vous mets au défi de trouver un point de presse où il en est question.

En terminant, voici deux tweets que j’ai publiés à l’intention de la ministre de la santé lors de la dernière de la saison de l’émission Tout le monde en parle. J’avais malheureusement oublié #TLMEP pour le deuxième…

Au jour 61 du confinement de l’être confiné

J’ai passé une partie de l’après-midi au coin aux quatre pins. J’avais l’intention d’y retourner après le souper, non, la chaleur m’écrase… pis je suis fatigué d’avoir écrit dans ma tête.

J’ai déjà écrit qu’ils étaient deux pins, ils sont en réalité trois à tenir les rangs tandis qu’un autre se tient à l’écart.

A commencé le troisième mois de confinement au CHSLD. J’ai obtenu une libération conditionnelle, conditionnelle à ce que mes roues demeurent dans la cour ou n’aillent pas plus loin qu’à l’arrière du CHSLD ; le petit coin.

On m’a demandé si je désirais qu’on installe la clim dans ma chambre. Non. Je vais endurer les trois journées, il y aura encore de la fraîcheur, je veux ouvrir sur la forêt. Mais ce sera la première et dernière canicule dans ma chambre. On installera le plexiglas et le tuyau.

Sinon, j’ai la visite de ma mère. Aux 4 pins. Je lui ai dit de respecter les deux mètres de distanciation des quarante-sept années de son accouchement, puis j’ai remarqué des snipers sur le toit.

J’attends impatiemment ma libération pour aller à la maison. J’espère qu’on ne m’obligera pas à aller en maison de transition.

Au jour 54 du confinement de l’être confiné

Je suis allé aujourd’hui dans la cage de verre de la galerie vers 11 heures. Comme hier et peut-être même avant-hier. M’en souviens plus. Mais contrairement aux autres journées, j’attendais le OK pour être déconfiné. Déconfiné à une fraction que je ne saurais estimer.

C’est finalement aux alentours de 14 heures, après presque 2 mois, qu’on m’a annoncé que je pouvais aller dans la cage de maille de fer de la cour arrière et mieux encore, derrière le CHSLD dans le petit coin auprès des trois pins.

Quelques minutes plus tard, j’ai franchi la porte avant du CHSLD et je me suis vu comme un animal.

C’est un renard qu’on a recueilli et qui a passé les derniers mois en captivité. Un jour, on l’a mis dans une cage qu’on a transportée dans la boîte d’une camionnette. On a déposé la cage à l’orée d’une forêt, puis on a ouvert la grille. La bête est sortie lentement, a regardé autour d’elle et a senti le vent… et s’est sauvé en 4e vitesse.

Je ne sais pas quand je pourrai aller au-delà des limites du CHSLD… ni pendant combien de temps je profiterai de cette liberté surveillée.

Je ne suis pas sorti du bois : le confinement n’est pas terminé.

Au jour 47 du confinement de l’être confiné

Une date. J’ai obtenu une date. Le 19 mai. Cette journée-là, je pourrai utiliser l’ascenseur et aller dans la cour extérieure du CHSLD. Quant à la possibilité d’aller chez moi, l’espoir se compte en plusieurs semaines.

Le CHSLD a toujours été la première solution de l’État pour des personnes handicapées. C’est aussi la deuxième. La troisième également.

Dans le contexte actuel et les autres mauvais jours à venir, plus que jamais j’appelle ça la solution finale.

Au jour 45 du confinement de l’être confiné

Au petit matin, j’ai demandé qu’on ouvre la fenêtre de quelques centimètres pour changer l’air et m’éveiller aux chants. J’ai reconnu le bruant, la mésange à tête noire et la satanée corneille.

En matinée, je suis allé à la fenêtre qui s’ouvre sur la forêt et je me suis stationné face à l’ordinateur. Casque d’écoute sur la tête, je lui ai demandé : « météo à Québec ». Il faisait 5 degrés. L’écran indiquait 11 heures.

Après le dîner, je suis allé dans la cage de verre sur la galerie et je me suis stationné dans l’angle du L. J’ai basculé l’assise du fauteuil à 50 degrés et j’ai fermé les yeux au ciel ennuagé d’un midi d’octobre en mai. Il devait faire encore à peu près 5 degrés. Il était midi 30.

J’ai fermé les yeux… fermé les yeux… fermé les yeux… fermé les yeux…

Il est 11 heures 15. La porte automatique au rez-de-chaussée vient de se refermer. Habillé en mois d’octobre, manteau doublé, mitaines, tuque et bottes de marche qui ne marchent plus, je file en quatrième vitesse à travers le stationnement.

Je tourne à droite sur le boulevard, je longe la chaîne de trottoir jusqu’au feu de circulation. Il est vert. Fauteuil légèrement bifurqué à gauche, parfait, y’a pas de bagnole à gauche comme à droite, je traverse le boulevard et je rejoins une rue perpendiculaire. À un feu une centaine de mètres plus loin, je regarde à gauche, aucun vélo à l’horizon, et je m’engage sur la piste cyclable et je roule en quatrième.

Au bout d’un peu moins de 2 kilomètres, je bascule l’assise de fauteuil face à un vent à écorner les bœufs et au fleuve Saint-Laurent au très loin, dont je devine les moutons sous le vent.

Je reprends ma position de conduite. J’hésite. Rebrousser chemin sur 200 mètres ? Emprunter le sentier sous les arbres ? Me projeter dans cette jolie maison avec femme et enfants ? Non. Trêve de rêveries. On m’attend.

C’est parti. Je roule, roule, roule. À gauche et à droite et en ligne droite en maudissant la chaussée qui porte les stigmates de la négligence et de l’hiver.

Après 3 kilomètres, j’emprunte une ruelle et un court sentier de gravier.

Un visage à la fenêtre. Un visage de toujours.

La porte-fenêtre glisse :

— Est-ce que tu rentres ?

— Oui, je fais le tour.

Je monte la rampe, la porte s’ouvre, attention au chat, j’entre.

Elle me dit :

— Ça fait longtemps que tu es parti ? T’as pas eu trop froid ?

— Presque une heure. J’ai pris le grand détour. Je voulais respirer. Le froid était limite.

C’est calme. Ça sent bon.

Et rapidement :

— Bonne fête des Mères maman. Je t’aime.